LA RELIANCE DU LOGOS 04 LA LIBERTE SANS ABRI
Marche-rencontre avec Jean-Paul Sartre
La liberté sans abri
Max quitte la sensation enveloppante de la côte de Merleau-Ponty pour tomber dans une ville dense, nerveuse, presque brûlante d’activité. Saint Germain-des-Prés s’impose comme un théâtre sans décor fixe : tables serrées, voix entremêlées, gestes rapides, fumée de tabac suspendue dans l’air. Le sol est dur, mais il ne rassure pas. Il ne porte pas comme la terre ou le sable. Il renvoie chaque pas comme une décision. Rien ici ne semble naturel au sens tranquille du terme : tout est choix, position, prise de
parole. L’horizon n’est plus un paysage. Il est une ouverture vide, sans garantie.
Max ressent une forme de vertige discret : comme si marcher ici revenait à signer chacun de ses gestes. Un homme de petite taille est assis à une table encombrée de tasses et de carnets. Son regard est vif, presque dérangeant tant il semble traverser les excuses ordinaires. Il écrit, s’interrompt, observe, puis reprend. Jean-Paul Sartre ne s’embarrasse pas de préambules.
— « Tu crois que tu avances parce que le chemin existe ? »
Il laisse la question suspendue.
— « Non. C’est toi qui le fais exister en marchant. »
Il écrase légèrement sa cigarette.
— « Tu n’es pas défini. Tu te définis. Et tu es entièrement responsable de cette définition. »
Son regard se fixe sur Max.
— « Même tes hésitations sont des choix. »
L’être humain n’a pas d’essence préalable : il existe d’abord, puis se définit par ses actes. Le Logos est une liberté radicale, sans fondement extérieur, qui engage une responsabilité totale. Max pense à un monde qui valorise l’autonomie individuelle, mais où cette autonomie devient parfois une pression constante.
Choisir, décider, s’auto-définir : autant d’injonctions modernes qui donnent à la liberté un poids
inattendu. Sartre radicalise cette idée : il n’y a pas de refuge extérieur. Même ne pas choisir est encore un choix. Dans ce cadre, la liberté n’est pas confortable. Elle est structurante, mais aussi vertigineuse.
Max regarde ses mains posées sur la table du café imaginaire. Il comprend que sa marche a toujours été traversée par des justifications silencieuses : la fatigue, les conditions, le paysage, les rencontres. Sartre retire ces appuis. Ce qui reste est plus nu, plus difficile à soutenir : chaque pas est un acte qui ne peut être délégué. Il ressent une forme de solitude plus dense, mais aussi une clarté nouvelle. Rien ne marche à sa place. Rien ne décide pour lui. Le chemin n’est plus une trajectoire. Il devient une succession d’actes assumés. Il n’y a pas de route donnée. Il n’y a que des pas posés. Et parfois, être libre signifie simplement
accepter que chaque pas nous appartient entièrement.
